Des chroniques régulières pour partager des livres, et faire connaître de nouveaux auteurs

đź’śđź’śđź’ś LA DARONNE d’Hannelore Cayre

RESUME

192 pages
poche (2018)
Patience, aime se faire appeler « veuve Portefeux » pour évincer les dragueurs lourdingues. Originale cinquantenaire au caractère bien trempé, elle raconte ici son histoire.
Sa dĂ©brouillardise naturelle provient d’une Ă©ducation de parents juifs pieds-noirs Tunisiens et d’une fine observation des magouilles de son père.
LestĂ©e d’un confort matĂ©riel apprĂ©ciable Ă  la mort brutale de son regretté mari, elle a pu s’en sortir grâce à ses ressources intellectuelles avec sa maĂ®trise de l’arabe. Sa connaissance de la langue, au-dessus de la moyenne est hĂ©ritĂ©e de son enfance bien singulière auprès de Bouchka (je me retiens de vous rapporter cet Ă©pisode que je vous laisse dĂ©couvrir P.114 et suiv. ) Cet atout, associe Ă  la franche et la respectable  consonance de son patronyme, lui a permis de devenir traductrice judiciaire. Ainsi,  la police en surveillance de trafiquants sollicite lors de gardes Ă  vue ou d’Ă©coutes tĂ©lĂ©phoniques quand les suspects usent un jargon argot-arabo-français. Alors, après des annĂ©es d’écoute et de traduction la familiarisent avec les pratiques des dealers, leurs codes et leurs manies.
Et elle obtient la prérogative de travailler à son domicile avec son assiduité.
Mais son statut prĂ©caire de travailleur au noir demeure. Or, elle doit financer l’Epadh de sa mère. Le devoir de conscience de Patience lui inflige une frĂ©quentation rĂ©pĂ©titive de ces lieux morbides. LĂ , dans son malaise face Ă  la dĂ©crĂ©pitude de sa mère, Patience assiste aux dĂ©lires tristement cocasses de Madame LĂ©ger une autre rĂ©sidante mais sympathise avec Khadidja l’aide-soignante en charge de sa maman.
Et indirectement, ces rencontres vont bouleverser sa vie : 
Avec l’affaire d’un réseau de trafic de la famille Benabdelaziz traduites par ses soins, elle va parvenir à faire le lien avec le fils de Khadidja. Pour le protéger d’une arrestation certaine, vue l’ampleur du trafic, Patience contre toute déontologie, va interférer et bidouillé sa traduction pour  conseiller au jeune caïd d’abandonner la marchandise.
Prise dans la tentation d’un gain conséquent, Patience va devenir « la Daronne ». Sa carrière de dealeuse commence, mais difficile à assurer quand son propre petit ami travaille à la brigade des stup…

MON AVIS

En premier lieu, je remercie la suggestion d’une très fidèle et chère lectrice du blog pour la dĂ©couverte de ce livre et de l’auteur.

Une présentation de l’auteur H. Cayre donne à mon sens du crédit sur les affaires en toile de fond du récit :

Hannelore Caire, avocate pĂ©naliste nĂ©e en 1963 et vit Ă  Paris. Elle a dĂ©jĂ  Ă  son actif : « commis d’office », « Toiles de maĂ®tre » et « comme au cinĂ©ma ». Elle a rĂ©alisĂ© des courts mĂ©trages et adaptation de Commis d’office est son premier long mĂ©trage.

Cet ouvrage prĂ©sente toutes les qualitĂ©s pour devenir un excellent scĂ©nario de film ou tĂ©lĂ©film. Je suis mĂŞme tentĂ©e de faire le rapprochement avec le film Paulette de 2012 avec Bernadette Lafont. Dans ces deux comĂ©dies « policières », la drogue devient le biz (business) lucratif de deux mamies qui en imposent aux racailles. L’humour de la narratrice, pointĂ© tout au long du livre, n’affecte pas la rĂ©alisme prĂ©gnant (jusqu’Ă  la couverture de la jaquette du livre) des situations, tant elle dĂ©taille ses stratĂ©gies et ses manĹ“uvres tout Ă  fait crĂ©dibles pour ses interlocuteurs.

La Daronne (en argot = la mère), optimiste et drôlesse nous distrait en toutes circonstances. Dès le prime abord, avec humilité elle use de l’autodérision sur son physique (P. 18 ) :

J’ai un physique robuste avec cinq kilos de trop pour en avoir pris trente à chacune de mes deux grossesses, laissant partir en roue libre ma passion pour les gros gâteaux colorés, les pâtes de fruits et les glaces.

Son passĂ© familial foisonne d’anecdotes croustillantes, assaisonnĂ© du cocktail Ă©picĂ© de ses parents : un père pied noir, une mère juive qui parle yidish et Bouchta.Elle dĂ©peint avec la mĂŞme ironie sa propre famille, son mari aimant et ses filles studieuses (P. 25) qui ont pu bien s’en sortir :

Mes deux savantes de filles sont à présent des ouvrières du tertiaire.  … Disons qu’il s’agit de ses boulots à la con où l’on s’étiole devant un écran d’ordinateur pour fabriquer des trucs qui n’existent pas vraiment et qui n’apporte aucune valeur ajoutée au monde.

On ne peut que sourire de son petit ami Philippe affublé de deux principaux défauts, selon la Daronne : sa probité et croire en Dieu parvenu à la séduire (P.97) :

Le désir de Philippe pour moi a emporté le morceau : un désir fort et sincère qui brillait dans ses yeux lorsqu’il regardait et qui aurait emballé n’importe quel être ménopausée.…

Mais la Daronne ne montre jamais de mĂ©chancetĂ©, mĂŞme si elle n’Ă©prouve aucune estime pour les dealers qu’elle Ă©coutent, et rencontrent. Elle se moque avec gentillesse de leur arabe approximatif ponctuĂ© de mots français. Mais avec intrĂ©piditĂ©, elle s’ingĂ©nue juste servir ses intĂ©rĂŞts sans nuire Ă  personne et sans se laisser impressionner par qui que ce soit (P.123) :

 Le jeu du capitalisme, je connais, eux aussi : c’est le plus immonde qui force le respect.
Car en effet, la quête l’argent est la pierre angulaire de son enfance (P.14) :
Parce que l’argent aime l’ombre est que l’ombre il y en a à revendre sur le bord d’une autoroute.

Mais P.38, le paragraphe sur son utilisation en tant que moyen de se faire plaisir est intéressante. Loin des dépenses bling-bling des dealers, les siennes sont autrement plaisantes. Elle nous explique son dada comme « la petite collectionneuse de feux d’artifice » et ses autres madeleines de Proust.

Dans ce livre, drôle et distrayant le lecteur est initié au charabia (heureusement traduit pour les néophytes, car j’ose penser qu’il y en a encore !) des petits caïds et leurs combines. Une certaine moralisation gratifie La Daronne d’une grande intelligence et d’une fantaisie assidue à dénouer leurs stratèges, à les manipuler, tout en grugeant les forces de polices. Sa débrouillardise fait plaisir, et son absence de scrupules s’excuse car finalement, elle n’a abusé que des malfrats.

L’Ă©criture est rapide, fluide alterne une narration dans un vocabulaire soutenu, argotier et le jargon des citĂ©s que LA daronne nous traduit pour celui qui n’y adhère pas.

Je vous encourage la lecture de La Daronne. Merci encore Ă  Estelle, et suivez son exemple, conseillez-moi !

Merci de votre visite. Que pensez- vous de la chronique ? N’hĂ©sitez pas Ă  laisser un commentaire…

Noter le livre :
Noter la chronique :

Reader Comments

  1. Bonjour,
    j'avoue que j'ai adoré cette lecture pour cette humour un peu noir mais très juste de l'auteure, son écriture très fluide et incisive qui dépeint parfaitement le ressenti de ce personnage particulier qu'est Patience "veuve" Portefeux. Pour l'histoire aussi si originale et cette anti-héroïne (non ce n'est même pas un jeu de mot !!) décapante .
    J'ai pour habitude de prendre des notes de lectures sur les expressions ou les passages qui me plaisent mais exceptionnellement pour celui-ci j'ai dû renoncer car à chaque page je trouvais quelque chose d’intéressant ! Je ne pouvais pas recopier le bouquin ^^.
    Je remercie Anne-Christine pour son avis qui retrace tout Ă  fait mon ressenti et je ne peux que vivement conseiller cette lecture jubilatoire.
    J'ai particulièrement aimé aussi le petit handicap de l'héroïne qui perçoit les couleurs comme personne et de manière jouissive au sens propre comme au figuré ! C'est ce qui lui donne cette obsession pour les feux d'artifices !
    Je vous souhaite une bonne lecture !
    Estelle

Laisser un commentaire