Des chroniques régulières pour partager des livres, et faire connaître de nouveaux auteurs

đź’śđź’śđź’śSALUT A TOI Ă” MON FRERE de Marin Ledun

Quatrième de couverture

Gallimard
Avril 2018
275 pages
La grouillante et fantasque tribu Mabille-Pons : Charles clerc de notaire pacifiste, Adélaïde infirmière anarchiste et excentrique, les enfants libres et grands, trois adoptés. Le quotidien comme la bourrasque d’une fantaisie bien peu militaire.
Jusqu’à ce 20 mars 2017, premier jour du printemps, où le petit dernier manque à l’appel. Gus, l’incurable gentil, le bouc émissaire professionnel a disparu et se retrouve accusé du braquage d’un bureau de tabac, mettant Tournon en émoi.
Branle-bas de combat de la smala ! Il faut faire grappe, retrouver Gus, fourbir les armes des faibles, défaire le racisme ordinaire de la petite ville bien mal pensante, lutter pour le droit au désordre, mobiliser pour l’innocenter, lui ô notre frère.

MON AVIS

J’ignorais cet auteur pourtant fort de plus d’une quinzaine d’ouvrages Ă  son actif. Dans ce dernier roman, l’écriture amusante mais prĂ©cise nous gratifie d’un comĂ©die policière loufoque mais agrĂ©mentĂ©e de rĂ©alisme social.

Comme j’ai bien apprĂ©ciĂ© celui-ci, je me relaisserai tenter par d’autres titres si les prĂ©cĂ©dents livres de M. Ledun sont dans la mĂŞme trame. J’adhère Ă  son humour et en voici quelques menus extraits pour avoir un avant-goĂ»t du style.

Citations

Je tache de prendre le ton le plus neutre possible pour ne pas l’effrayer :
— tu vas rire, maman, je ne trouve pas Gisèle.
Ses yeux s’ouvrent illico en grand. Oups ! Je regrette aussitôt l’emploi du « tu vas rire » — on ne se méfie jamais assez du pouvoir antiparastasique de l’antiphrase. (p. 21)
Ma mère me dévisage d’un air effaré, comme si je venais de lui annoncer que Dieu m’était apparu, qu’il portait une toge orange et qu’il m’avait ordonné de placer toutes les économies de la famille en Bourse. (P. 35 )
 [ … ] Plainte pour disparition inquiĂ©tante d’un mineur de moins de seize ans, mise en danger de la vie d’autrui et divulgation Ă  la presse de pièces supposĂ©es confidentielles du dossier par les forces de police chargĂ©es de l’enquĂŞte….. il fustige, Boyer. Il vitupère. Il s’insurge. Il ne pivoine pas, Boyer, il ne rosit ni ne groseille pas non plus ! Il erubesce. Il Ă©crevisse. Il Ă©carlate. Il cramoisit. Il Ă©ructe en se frappant la poitrine du poing comme le mâle dominant d’un groupe de gorilles pour affirmer sa supĂ©rioritĂ©. (P. 72)
Je me sent comme Alice de l’autre côté de l’autre miroir, retraversant le miroir en sens inverse, mais débarquant dans une réalité où l’absurde et le bizarre seraient devenus la règle. Par ailleurs, je retire tout le mal que j’ai pu dire par le passé des couples de témoins de Jéhovah et des démarcheurs commerciaux. Ces gens sont des héros. (P.121)
Je vous explique : un calcul rénal a la forme d’un astéroïde truffé de pics et d’arêtes acérées comme celui dans Armageddon dans lequel Bruce Willis et ses petits copains mineurs doivent former un puits pour y placer une charge nucléaire afin de sauver la Terre. (P.135)
N’allez pas croire que j’ai une dent contre les retraités, hein ! Je sais ce que l’industrie du camping-car leur doit . Je n’ai d’ailleurs que mépris pour les populistes qui leur reproches de ne rien foutre toute la journée, de vivre aux crochets des travailleurs et de bénéficier de réductions au cinéma et des minima sociaux. (P.149)
Il paraît qu’on dit ultra trail maintenant. Le principe est simple : tu cours pendant des heures et tu dépenses l’équivalent de trois mois de salaire chez décathlon par an au lieu d’alimenter le compte en banque d’un psy. C’est meilleur pour la santé, mais les lacanien font la gueule. (186)
Le quotidien d’un adolescent est passionnant. Et dire qu’il est des anthropologues qui se plaignent de ne plus avoir de nouveaux territoires socioculturel à explorer. On est au skate Park, mes amis ! Venez, observer et prenez en de la graine, bande de Lévi-Strausssiens de pacotille ! (246)

Une famille atypique

Quand la narratrice Rose, l’aĂ®nĂ©e de la fratrie, plante le dĂ©cor en prĂ©sentant la smala très originale (six enfants dont trois adoptĂ©s), on pressent une ambiance fantasque et dĂ©capante. Beaucoup de personnages s’emmĂŞlent, s’embrouillent et s’entraident mais leur nombre ne brouille pas la vision du lecteur.

Les parents Charles et AdĂ©laĂŻde, forment un couple harmonieux. En apparence, ils reprĂ©sentent une certaine sociĂ©tĂ© conventionnelle (dĂ©jĂ  leur prĂ©noms classiques donnent le ton). Ils exercent des professions dans la lignĂ©e de mĂ©tiers tout aussi traditionnels. Avec Charles premier clerc, et AdĂ©laĂŻde infirmière aux urgences, le couple n’inspirent pas des tempĂ©raments fantaisistes, ni anticonformistes. Et pourtant, leurs idĂ©es et leur mode de vie se rĂ©vèle ĂŞtre en total dĂ©calage avec cette  lisse apparence.

Pragmatiques et  douĂ©s d’une gĂ©nĂ©rositĂ© sans limite, l’adoption leur a permis de se rĂ©aliser comme parents d’une famille nombreuse, mais unie et du coup, Ă´ combien disparate.

Un polar coloré

Une course entre la police et la famille s’enclenche pour retrouver le jeune Gus. La famille déploie des moyens extrêmes pour le défendre. Ils ne lésinent pas sur leurs efforts pour le rechercher, et crier son innocence.

L’obstination acharnĂ©e d’AdĂ©laĂŻde est touchante de sincĂ©ritĂ© maternelle mais surtout risible tellement elle semble exagĂ©rĂ©e. Je vous laisse dĂ©couvrir la scène cocasse dans le commissariat. Quant Ă  l’énergie dĂ©ployĂ©e avec les mĂ©dias, avocats et comitĂ© de soutien, elle vaut son pesant d’or. Un beau tableau colorĂ©, dont la vivacitĂ© des dialogues, le style fluide et lĂ©ger d’écriture teignent d’humour le marasme judiciaire de Gus et de la famille.

Des personnages vifs et spontanés

Des parents aux enfants, au caractère propre et complémentaire, chacun s’exécute pour faire avancer leur quête du petit dernier. Une solidarité et une confiance indéfectible les animent. La plus objective, Rose la narratrice, cerne bien les membres de sa fratrie sans cacher leurs défauts et les rend de ce fait, encore plus humains. Et même si la narratrice regrette son investissement dans l’enquête court-circuitée pour des raisons de santé, l’affaire se poursuit, alors son aparté à l’hopital (excellent passage !) n’en est que plus distrayant.

L’originalitĂ© de Rose nous amuse de son excentricitĂ©. Pourtant, son caractère tempĂ©rĂ© au vu des autres, la montre comme la plus terre Ă  terre de tous. Son look atypique la distingue, et son activitĂ© littĂ©raire laisse songeur : dĂ©clamer des poèmes dans un salon de coiffure… L’audace et son courage lui donne des ailes pour prendre en main la quĂŞte de Gus, et elle n’hĂ©site pas Ă  enfreindre les codes familiaux : s’éprendre d’un policier ! quelle gageure quand on connait sa mère !

N’oublions pas AdĂ©laĂŻde, la plus « allumĂ©e » qui ne lâche rien. Sa bĂŞte noire ? l’ordre et surtout la police.

La société

Comme ce roman ce dĂ©roule dans la DrĂ´me et plus prĂ©cisement Ă  Turnon, je serai tentĂ©e de classer aussi ce roman dans les roman rĂ©gionaux. Pour ceux qui connaissent l’endroit, quelques descriptions de lieux aident Ă  mieux se reprĂ©senter certaines scènes et l’ambiance…

Sinon sous couvert de cette famille dĂ©jantĂ©e, l’auteur aborde beaucoup thèmes. Des problèmes sociĂ©taux (le racisme, la jeunesse, la santĂ©, la vieillesse) sont commentĂ©s Ă  coup de petites phrases mordantes, Ă  par petites touches de rĂ©fĂ©rences littĂ©raires. Un humour percutant et adaptĂ© dĂ©nonce parfois des rĂ©alitĂ©s. DE QUOI PASSER UN BON MOMENT !

L’auteur parle lui-mĂŞme du roman ici sur YouTube 

Vous pouvez vous procurer l’ouvrage chez votre libraire, ou chez DECITRE  ou à la FNAC.
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