Chroniques réguliÚres sur des livres, présentations de nouveaux auteurs

L’ABSENTE de Lionel Duroy💙💙💙

Pour son prochain livre, un Ă©crivain fait un road trip pour dĂ©couvrir ses racines familiales et comprendre les failles de l’absente, sa mĂšre.

RESUME

J’ai lu 2017 342 p.
La vie d’Augustin Revel, un Ă©crivain renommĂ© fait le constat d’une vie en morceaux Ă  la suite de son divorce d’avec Esther, la mĂšre de ses trois filles. D’ailleurs, celles-ci Ă©prouvent une grande dĂ©ception pour la vente de la maison familiale de Mont-Pertus.
Hormis sa maĂźtresse « trĂšs mariĂ©e » au maire, Augustin est dĂ©pourvu de vĂ©ritable attache. Ainsi, il part sur les routes de son passĂ© avec sa Peugeot 605 qui recĂšle ses quelques biens. Ce sont surtout des reliques et des souvenirs qui Ă©voquent sa vie de naguĂšre avec ses parents. Alors, s’engage un road trip en France, sur un fond d’opĂ©ra au grĂ© de ses CD prĂ©fĂ©rĂ©s.
Pour satisfaire son Ă©diteur Curtis, il se dirige prĂšs de Bordeaux car il pense enfin dĂ©tenir un sujet de livre : le chĂąteau de Cestas. Il veut dĂ©couvrir son patrimoine familial, transmis depuis des gĂ©nĂ©rations qui appartient aujourd’hui Ă  ses cousins qu’il n’a jamais connus. En effet, sa feue mĂšre Suzanne avait Ă©tĂ© Ă©cartĂ©e de sa famille lors de son mariage avec son pĂšre « Toto ». La situation professionnelle de ce dernier, et leurs neuf (!) enfants avaient Ă©tĂ© mal perçus par leur entourage. MalgrĂ© un train de vie Ă©triquĂ©. la dĂ©bandade financiĂšre s’installa Ă  l’insu de  Suzanne qui se suicida devant les huissiers abandonnant les enfants Ă  leur sort.
Augustin prend conscience que cette mĂšre est une inconnue pour lui et la curiositĂ© pour la dĂ©couvrir le titille. C’est pourquoi en visant la destination de Cestas, Augustin va s’infiltrer chez ses cousins sous le gentil prĂ©texte fallacieux d’ĂȘtre un bricoleur Ă  tout faire. Ainsi, immergĂ© dans l’univers qu’a Ă©tĂ© celui de sa mĂšre, il va comprendre cette mĂšre la relation qu’elle avait avec son Ă©poux Toto.

MON AVIS

Titre « L’absente » paradoxal. Le roman s’articule autour d’une femme, une mĂšre qui a certes disparu, mais sur laquelle son fils axe toutes ses pensĂ©es et mĂȘme ses futurs Ă©crits. Un road trip sur les routes de France imposĂ© par son divorce conduit notre narrateur Augustin analyse sa vie familiale depuis son enfance. AccablĂ© de rancƓur sur ses Ă©checs sentimentaux, il dissĂšque le mariage de ses feus parents, et surtout sa mĂšre, rĂ©duite Ă  assumer – ou pas- une vertigineuse dĂ©cadence sociale.

Ce roman est inspiré des épreuves personnelles vécues par Lionnel Duroy. (cf. Article du Journal du Dimanche du 21/06/2017.)

Alors Ă©merge en Augustin l’envie de mieux connaĂźtre sa mĂšre, pivot du destin de sa fratrie et de son pĂšre. Peu Ă  peu, la rĂ©miniscence de ses souvenirs Ă©quivaut presque Ă  une recherche psychanalytique. Ainsi, il retrace son passĂ© : le dĂ©tachement de cette mĂšre pour ses enfants, un paternel effacĂ© et pourtant aimant, mais la dĂ©chĂ©ance sociale et financiĂšre poussant sa mĂšre assaillie de dĂ©sespoir. Au cƓur de cette escapade, une rĂ©flexion sur la vie au regard de l’amour, la place du couple, le « choix » de l’ĂȘtre aimĂ©, et de la pression sociale.

UN ROAD TRIP LITTÉRAIRE

Augustin est libre. Sans attaches, il avance sur les routes du passé et se laisse guider par les rencontres de hasard. Son indépendance, sa désinvolture sur le matériel et les contingences quotidiennes déstabilisent un peu la lectrice que je suis, aux antipodes de son caractÚre.

Mais Augustin est un auteur avant tout, d’oĂč de nombreuses rĂ©fĂ©rences littĂ©raires. D’ailleurs, sa fratrie lui a dĂ©jĂ  reprochĂ© De s’ĂȘtre trop livrĂ© dans ces Ă©crits. Pour le considĂ©rer dorĂ©navant comme persona non grata. Et sans publier de best-seller, notre hĂ©ros parvient tant bien que mal Ă  vivre de sa plume. Avec la pression rĂ©guliĂšre de son Ă©diteur. Les librairies jonchent son parcours et son quotidien. Si bien que, au cours de son trajet, Sarah, une fan inconditionnelle, de l’auteur et surtout de l’homme, lui voue une adoration, et un dĂ©vouement, dont il ne sait que faire ! Ce sont les clins d’Ɠil sympathiques de la vie.

 UN ROAD TRIP VERS CESTAS

Pour panser ses plaies, Auguste vise la destination du chĂąteau de Cestas. LĂ , le narrateur va jouer « serré » en se faisant passer comme « homme Ă  tout faire », un prĂ©texte pour aborder les lieux de prĂšs. Ainsi s’y cĂŽtoient plusieurs gĂ©nĂ©rations, traduisant bien la pression exercĂ©e par la transmission par hĂ©ritage, et de l’attachement naturel aux racines. Au sein du berceau de sa « mystĂ©rieuse » branche maternelle qu’il veut connaĂźtre, pour comprendre les raisons de l’opprobre jetĂ© sur sa mĂšre, puisque considĂ©rĂ©e comme une « intouchable ».

Ainsi, incognito, il se familiarise avec un de ses nombreux cousins.  Et, grĂące Ă  son habiletĂ© dans l’art de la communication, il va recueillir maintes informations auprĂšs de ses hĂŽtes, « employeurs » et cousins, sur sa mĂšre. Il va relier les piĂšces de puzzle de son destin. De lĂ , des secrets de famille vont jaillir au-delĂ  de ce qu’il aurait pu penser.

LA MÈRE

Suzanne, le personnage « clé », « l’absente » jamais nommĂ©e avec tendresse, affection, ou rĂ©vĂ©rence. En effet, une marque de dĂ©tachement avec le pronom « la » qui dĂ©signe une femme « aigrie » s’explique au fil des pages. C’en est d’ailleurs l’axe. Alors, comme Augustin, le lecteur au vu de la duretĂ© de son comportement la juge cette Ă©pouse et mĂšre. Difficile d’estimer cette femme soucieuse de sa place sociale
 Son leitmotiv : « tenir son rang » rappelle ses prioritĂ©s, fruit du poids de l’Ă©ducation dans un milieu social bourgeois.

Mais tout va prendre sens Ă  fin du roman.

Et Suzanne ne finira pas nous attendrir


Belle écriture. Roman riche. Un Week-end de lecture du roman ne vous suffira pas.

Un avant-goût avec ces citations 

P. 46.–« le pauvre garçon, il faut ĂȘtre rĂ©aliste dans la vie, ne devient pas Ă©crivain qui veut. Qu’est-ce que tu crois ? Tu as ton bac, c’est dĂ©jĂ  une chance, maintenant choisi un mĂ©tier qui te mettra Ă  l’abri des emmerdements. Ecrivain, mais ce n’est pas un mĂ©tier, il faut ĂȘtre artiste, et Ă  part Nicolas, je ne vois pas qu’il y ait un artiste dans cette famille. »
ÉduquĂ© dans le culte du paraĂźtre, comment aurait-elle pu Ă©chapper Ă  la folie, Ă  l’envie de se tuer, songe Augustin, aprĂšs avoir Ă©tĂ© jetĂ©e Ă  la porte du somptueux appartement de Neuilly par le commissaire de police, et les deux agents en uniforme, comme une voleuse, n’est-ce pas, et sous les yeux de nos illustres voisins ?

Cette petite citation clin d’Ɠil sur ChambĂ©ry :

Page 58. Il dormit le premier soir Ă  ChambĂ©ry avant de poursuivre vers l’Italie. Il n’est plus l’homme qu’il Ă©tait au bras d’Esther. ComblĂ©, confiant. Il cherche parmi les promeneurs qui ne croiseraient pas un couple dans leur genre, des parisiens, des enfants gĂątĂ©s.

Si tu arrives Ă  transformer ta dĂ©tresse en une Ɠuvre, tu seras sauvĂ©e. Ecrire, ce sera comme si tu t’élevais soudain de la lourde terre pour accorder une autre vie qui te permettra de regarder de haut la premiĂšre, celle oĂč tu marches aujourd’hui Ă  tĂątons, stupide et aveugle. Écrire te rendre inaccessible Ă  la beautĂ© Ă  la cruautĂ© du monde.
Page 256. MĂȘme si elle a peu de temps pour lire, elle explique Ă  Augustin que c’est une illusion dĂ©licieuse d’ĂȘtre au milieu de ces milliers de destins offerts, posĂ©s lĂ  sur les tables et les Ă©tagĂšres, comme si se promenant dans une ville on pouvait entrer librement dans la tĂȘte de telle ou telle personne dont le regard vient de vous toucher et tout apprendre d’elle.
Il sourit dans l’ascenseur en songeant que ces semaines au ChĂąteau vont ĂȘtre les premiĂšres vacances depuis Roubaix. En vingt-cinq ans, il a publiĂ© vingt et un romans, autant dire qu’il n’était jamais Ă©tĂ© arrĂȘtĂ© d’écrire plus de huit jours.
Page 124 : Non, Augustin ne croit pas que la mĂšre ait cette luciditĂ©, elle n’a jamais appris Ă  rĂ©flĂ©chir, seulement Ă  obĂ©ir au code que lui ont transmis les siens. Il dirait mĂȘme que chez elle il Ă©tait dĂ©fendu de rĂ©flĂ©chir. Pourquoi s’adonner Ă  cet exercice extravagant quand les rĂšgles de vie, Ă©dictĂ©es depuis des gĂ©nĂ©rations, ont fait la preuve de leur efficacitĂ© ?
Page 117 : « Tenir son rang » avait Ă©tĂ© pour elle l’unique façon d’ĂȘtre digne du pĂšre, d’exister au regard du pĂšre, et probablement dans le sien propre.
Page 259 : On arrive innocent et confiant sur la Terre et on peut ĂȘtre de la sorte sanctifiĂ©s ou condamnĂ©s par sa propre mĂšre avant mĂȘme d’avoir pu envisager ce qu’on allait faire de notre vie.
page 294 : il en avait conclu qu’il y avait quelque chose de profondĂ©ment inquiĂ©tant dans le dĂ©sir des femmes, une part secrĂšte et meurtriĂšre qui ne se rĂ©vĂ©lait qu’au moment de la rupture. Il en avait conclu qu’on ne pouvait pas compter sur l’amour pour Ă©chapper Ă  la solitude.