Des chroniques réguliÚres pour partager des livres, et faire connaßtre de nouveaux auteurs

💚💚💚QU’IL EMPORTE MON SECRET de Sylvie Le Bihan

QUATRIÈME DE COUVERTURE COMPLÉTÉ 

Le point
2017
190 p.
Grenoble, une chambre d’hĂŽtel, dĂ©cembre 2015. HĂ©lĂšne n’arrive pas Ă  trouver le sommeil. Dans deux jours, elle sera appelĂ©e Ă  comparaĂźtre, et des souvenirs occultĂ©s depuis trente ans resurgissent : cette nuit du 14 juillet 1984, la nuit de « l’accident », elle avait 16 ans. On l’avait retrouvĂ©e, laissĂ©e pour morte, au fond d’un ravin. Sa vie dĂ©file avec les blancs et les mensonges parlent. Alors HĂ©lĂšne Ă©crit

Cette Ă©crivaine cĂ©lĂšbre et confirmĂ©e couche sur papier les tourments Ă  l’aube d’un procĂšs oĂč elle va devoir tĂ©moigner. Dans ces pages manuscrites destinĂ©es Ă  un jeune amant, elle se confie pour la premiĂšre fois sur un passĂ© si difficile qu’elle a depuis refoulĂ© ses sentiments. Cela l’a amenĂ©e Ă  refuser tout attachement aujourd’hui, d’oĂč ce « coup » d’un soir rencontrĂ© lors d’un salon littĂ©raire Ă  Briançon.

MON AVIS

Le contenu de ce livre Ă©crit en 2017 fait Ă©cho Ă  l’actualitĂ©, et l’engouement social pour la victimologie notamment dans le cas des agressions sexuelles. À une rencontre littĂ©raire Ă  ChambĂ©ry Ă  laquelle participait l’auteure, j’avais fait dĂ©dicacer cet ouvrage choisi pour l’aspect « policier » du sujet. Certes, une intrigue judiciaire est le fil conducteur du roman. En fait, le rĂ©cit, d’ailleurs dans un style trĂšs agrĂ©able, prĂ©texte d’une relation amoureuse furtive d’une nuit pour aborder la place des victimes et de la portĂ©e de leur plainte dans l’action en justice.

La missive Ă  propos d’une courte romance sans lendemain risquait d’augurer un pĂąle immobilisme. Et pourtant, son contenu ne manque pas de relief. En effet, la sensualitĂ© nĂ©e d’une interaction entre deux ĂȘtres va laisser place Ă  un Ă©pisode douloureux et traumatisant vĂ©cu par une adolescente, mais racontĂ© avec le recul de trente annĂ©es de silence. La surprise finale proviendra d’une chute Ă  un moment oĂč l’on ne s’y attend pas.

En parallĂšle de cette histoire personnelle dramatique Ă  l’adolescence, l’auteure nous dĂ©ploie son cursus pour parvenir Ă  rĂ©aliser sa carriĂšre d’écrivain reconnue. La qualitĂ© de son travail lui garantit de subvenir Ă  un confort matĂ©riel apprĂ©ciable par rapport Ă  d’autres. À l’instar du destinataire de sa missive, beaucoup d’Ă©crivains en herbe inspirĂ©s et passionnĂ©s par le travail d’écriture ne peuvent vivre des ventes de leurs ouvrages.

🧐 Pour aller plus loin  👉🎞 Une vidĂ©o de prĂ©sentation du roman par l’auteure elle-mĂȘme sur Babelio

UNE CONFESSION ORIGINALE

Vu l’actualitĂ© qui abonde en articles sur le sujet, j’avais un peu redoutĂ© le rĂ©cit d’une agression sexuelle. Et le fait de le qualifier d’« accident » par l’auteure offre une autre façon de dĂ©crire un viol. Son vocabulaire choisi permet d’insister sur les dommages physiques sans mettre l’accent sur les sĂ©quelles psychologiques comme pour les annihiler.

L’auteure dĂ©taille les Ă©vĂšnements qui prĂ©cĂšdent cet accident de la vie et qui le suivent. À travers sa lettre destinĂ©e Ă  un intime inconnu, elle dĂ©taille le dĂ©roulement d’un choc psychologique enfoui depuis plusieurs dĂ©cennies. L’auteure s’est construite sans s’épancher sur sa douleur, peut-ĂȘtre pour ne plus y penser, comme un mĂ©canisme de dĂ©fense. De dĂ©fense ou d’obĂ©issance, elle s’est attachĂ©e inconsciemment Ă  refouler ses peurs, ses souvenirs et sa colĂšre. Avec cette mĂ©thode elle pensait minimiser le geste de son agresseur.

LE DÉNI

L’hĂ©roĂŻne a fait fi de ses tourments depuis son accident de parcours. En vivant comme si de rien n’était en suivant les « conseils » prodiguĂ©s, elle a poursuivi sa vie d’ado aprĂšs son « accident » sans s’apitoyer sur son sort. Puis, elle raconte aussi alors toutes les consĂ©quences intimes de ce drame, l’indiffĂ©rence de l’environnement familial, et son attitude dĂ©tachĂ©es dans ses relations amoureuses futures…

L’histoire de l’agression a Ă©tĂ© avortĂ© dans l’Ɠuf
 en apparence. Or, dans la rĂ©alitĂ©, plusieurs Ă©tapes s’enchainent pour aboutir Ă  un procĂšs oĂč l’accusĂ©, le coupable qui enfin devra faire face et rĂ©pondre de ses propres actes. Ce livre prouve l’importance de la reconnaissance de victime pour se reconstruire sans avoir cette impression d’exagĂ©rer les faits pour accabler le coupable.

SORTIR DE LA VICTIMISATION

La rĂ©action des oreilles attentives et la compassion surprenante choqueront le lecteur, surtout aprĂšs un tel chaos subi par notre narratrice. La passivitĂ©, ces incitations Ă  se taire mĂȘlĂ©es Ă  un sentiment de honte, ont finalement dĂ©couragé la justiciable de sa volontĂ© d’une justice lĂ©gitime. D’ailleurs, sans le hasard d’une rencontre avec ce fantĂŽme en tĂȘte depuis des annĂ©es, ce statu quo perdurerait.

Or, le parcours du combattant de victimes se traduit bien ici. À partir d’une plainte dĂ©posĂ©e s’enclenche un procĂšs douloureux. Et ces Ă©tapes essentielles exigent beaucoup d’efforts aussi de l’entourage afin d’aboutir Ă  un processus de victimisation, nĂ©cessaire pour amorcer une « guĂ©rison » de la souffrance. On comprend surtout, comment la lourdeur judiciaire permet de tolĂ©rer avec fatalisme l’impunitĂ© du coupable, acceptĂ©e par une sociĂ©tĂ© rĂ©signĂ©e.

Beaucoup de thÚmes, comme le milieu carcéral sont bien illustrés.

Mon regret

Un huis clos quasi confinĂ© dans une chambre d’hĂŽtel se passe Ă  Grenoble. Or seule l’évocation de la tour Perret a retenu mon attention sur cette ville que je connais trĂšs bien. Avec plus de descriptions des lieux visitĂ©s mĂȘme le temps d’un week-end [l’ancien tribunal un Ă©tĂ© inspirateur de Stendhal pour le rouge et le noir], on aurait pu qualifier le roman de rĂ©gional. Mais, peut-ĂȘtre que ces incartades locales auraient dĂ©tournĂ© la vigilance du lecteur du message Ă  transmettre par l’auteur.

CITATIONS

P. 181 : Alors, prends maintenant mes baisers, garde cette envie de nous revoir et de nous aimer longtemps, ces promesses d’amour auxquelles nous avons failli, souviens-toi de la femme qu’une nuit tu as aimĂ©e, imagine tous mes secrets, invente la suite de notre histoire et range-la au fond d’un tiroir  [
]. Il faut conserver le souvenir des belles choses, ce sont des petits riens que l’on met bout Ă  bout, nos mots en longue phrase et nos peaux effleurĂ©es dans la douceur de l’aube.
123  :  En une fraction de seconde, j’ai tournĂ© le dos Ă  cette scĂšne et mon double est parti se rĂ©fugier sur le mur aux carreaux blancs des douches du camping.
P. 124 :  Sans conteste, j’ai assistĂ© Ă  un fait d’une grande violence, mais j’attendais simplement que ça passe, je ne me sentais pas concernĂ©e par cette jeune fille, bout de viande ballottĂ© qui hurlait sans bruit.
P. 20 : On met toujours trop de soi dans un premier roman. C’est souvent ce qui en fait le meilleur, mais sache quand mĂȘme que c’est risquĂ© pour ton fond de commerce avec toutes les lectrices qui doivent dĂ©jĂ  fantasmer sur tes cheveux en pagaille


 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *