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đź’šđź’šđź’š LE TRIANGLE D’INCERTITUDE de Pierre Brunet

RESUME

calmann Levy
sept 2017
280 pages
Suite à son expĂ©rience au Rwanda, Étienne, officier dans les commandos d’élite souffre d’un malaise dĂ» Ă  un Ă©tat de choc post traumatique. Il l’a subi lors de l’opĂ©ration Turquoise en juin 1994 oĂą l’armĂ©e devait s’interposer dans les massacres entre Tutsis et Hustus. Il a mal vĂ©cu d’avoir Ă©tĂ© spectateur d’un massacre d’hommes, massacre qui aurait dĂ» ĂŞtre Ă©vité avec d’autres commandements.
Deux ans après, encore choquĂ© du souvenir d’images de cadavres, de sang, de corps mutilĂ©s, qui le hantent encore, Etienne entretient une « morbiditĂ© obsessionnelle » qui le dĂ©connecte de son foyer. Inapte et affectĂ© Ă  l’archivage, sa nouvelle fonction n’apaise pas ses profonds tourments. Alors, il achète un voilier, une bonne occasion. C’est avec Gilliatt, son compagnon des mers qu’il fuira l’incomprĂ©hension de sa femme Isabelle et de vaines consultations de thĂ©rapeutes pour tenter de sauver son couple. En naviguant avec son voilier autour de Jersey, Guernesey, il
affrontera ainsi ses démons mais parviendra-t-il à les combattre ?

MON AVIS

«Le Triangle d’incertitude » dense de quelques 260 pages est riche d’enseignements toute catégorie, de philosophie, et d’humanité ; merci à la librairie partenaire Decitre Chambéry de ce SP.

Un livre de bord

Le livre alterne entre le journal de bord d’Etienne et des chapitres sous forme de narration extĂ©rieure à la troisième personne. Le lecteur voguera naturellement sur le fil des pages car les termes de navigation et le vocabulaire maritime le submergeront-  profane en la matière, le dictionnaire a Ă©tĂ© mon gilet de sauvetage, mais c’est si rare aujourd’hui -. Un peu surabondants au dĂ©but lorsqu’on manque d’initiation, on s’en imprègne peu Ă  peu au fur et Ă  mesure ; et pour rassurer les ignares en la matière comme moi, leur mĂ©connaissance s’ils ne sont pas attachĂ©s au dico, n’empĂŞche pas la comprĂ©hension de l’histoire.
Vous naviguerez jusqu’à la page 98 pour comprendre l’énigme du titre « triangle d’incertitude », terme usité dans le domaine de la marine ; et serez scotché de sa transposition à la page 162 pour la guerre du Rwanda vécue par Etienne.

La guerre du Rwanda

L’impuissance ressentie des militaires missionnĂ©s pour des opĂ©rations qui les dĂ©passent montre leur frustration face aux autoritĂ©s politiques et diplomatiques, les Ă©changes internationaux grimĂ©s ; leur rancĹ“ur parfaitement dĂ©crite Ă  travers le personnage d’Etienne. DĂ©goĂ»tĂ© d’avoir Ă©tĂ© spectateur inefficace d’un massacre qui aurait dĂ» ĂŞtre Ă©vitĂ©, les images d’horreur lui viennent Ă  l’esprit Ă  chaque instant de sa vie. Quelques exemples : le serveur roumain d’un bar lui rappelle un gĂ©nocide de juifs Ă  Iasi ; les « restes d’étĂ© » n’évoquent pour lui seulement les douceurs de l’étĂ© indien mais le gĂ©nocide armĂ©nien de 1915 car, oui, Étienne nourrit une obsession particulière pour les crimes de guerre, les gĂ©nocides, oĂą qu’ils se soient produits…

Il noie sa solitude morale dans l’alcool et des relations sexuelles sordides et sans lendemain ; histoire d’endormir ces cauchemars nocturnes. L’auteur traduit le dĂ©semparement du militaire, Ă©cartĂ© du terrain pour inaptitude, et sa difficultĂ© de confier sa souffrance d’être un survivant d’entre les morts Ă  ses proches ou quiconque.

Ce livre a Ă©tĂ© pour moi une rĂ©vĂ©lation quant Ă  la guerre du Rwanda, n’ayant en mĂ©moire qu’un vague guerilla clanique mais donne ici l’envie d’en savoir plus et permet de comprendre le gĂ©nocide des Tutsis. Cette prĂ©sentation d’une opĂ©ration militaire connue « l’opĂ©ration Turquoise » menĂ©e par l’intermĂ©diaire d’un hĂ©ros attachant renforce l’ignominie ressentie et subie par les militaires envoyĂ©s sur place. Le lecteur compatit Ă  leur culpabilitĂ©, coupable de « regarder mourir » car d’humanitaire leur mission s’est gangrenĂ©e en inhumaine.

Pour le côté littéraire  de l’ouvrage, je ne peux féliciter l’écriture agréable de l’auteur fort de son vocabulaire et de sa culture maritime car les descriptions de ses mouvements en mer nous emporte au large. Et je n’oublie pas de rappeler aussi l’influence des lectures d’Étienne dans sa carrière : Victor Hugo « les travailleurs de la mer », Junger, Primo Levi et Jankélévitch.

Un passage qui illustre les images chères Ă  l’auteur :

J’aime bien les lamaneurs. Ils mettent en Ĺ“uvre un savoir dĂ©licat, celui de lier au plus juste, sans heurt, le flottant et le stable. Il faudrait des lamaneurs de l’âme pour aider les hommes comme moi.  

L’auteur :

Pierre Brunet a exercĂ© de nombreux mĂ©tiers : vendeurs d’espaces publicitaires, croupier, coursier, agent de sĂ©curitĂ©, journaliste… En 1994, par hasard, il bifurque sur le terrain au Rwanda puis en Bosnie. Le triangle d’incertitude est son quatrième roman.
Et vous, qu’en pensez-vous si l’avez lu ou vous laisserez-vous tenter ?

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