La traversée du monde sur un navire négrier ébranle les convictions de Simon, jeune médecin, sur la moralité du commerce triangulaire.
RESUME

7/01/2021
400 p.
1740
Saint-Nazaire. GuinĂ©e. Saint-DomingueSimon Levrault envisage d’Ă©purer ses dettes avec un travail lucratif de chirurgien Ă bord de la Marie-AmĂ©lie. Bien que profane dans la traite nĂ©grière et la navigation, il s’engage sur ce bateau nĂ©grier au dĂ©part de Saint-Nazaire. LĂ , en plus de la surveillance sanitaire de l’équipage, il est responsable de la rentabilitĂ© du nĂ©goce basĂ©e sur son estimation de la marchandise d’esclaves. Ainsi, après une escale aux Canaries et un mal de mer violent, Simon s’attèle Ă la tâche en GuinĂ©e.
Ă€ l’arrivĂ©e, le navire nĂ©cessite un amĂ©nagement pour remplacer la cargaison de poudre et d’eau-de-vie contre l’entassement d’esclaves. Pendant ce temps, le capitaine prĂ©sente Simon aux notables locaux, des Français qui rĂ©gentent l’omniprĂ©sence et le rayonnement de la force royale de Louis XV. Durant cette pause Ă terre, Simon observe. Ă€ sa grande surprise, les Noirs, des ĂŞtres animĂ©s avec des mĹ“urs et coutumes confirmeraient presque les propos subversifs du père Chabrier. Et malgrĂ© son humanisme, Simon aidĂ© de sa compĂ©tence nĂ©grière, s’applique Ă une sĂ©lection consciencieuse des Nègres, NĂ©gresses et NĂ©grillons destinĂ©s Ă une vente aux enchères. Or, au milieu du lot, la distinction de MaĂĽra, une belle Noire, le fascine.
Alors, malgrĂ© des dysenteries, des vers de GuinĂ©e, des pertes d’hommes et une rĂ©volte, le voyage s’achemine enfin aux Antilles. Mais la distribution du chargement d’esclaves Ă Saint-Domingue va bouleverser le destin de Simon quand M. Kerouaz enchĂ©rit pour acquĂ©rir MaĂĽra Ă la vente aux enchères…
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MON AVIS Mon coup de cœur du mois !
Un pan peu glorieux de l’Histoire complète nos souvenirs scolaires parfois limités au « commerce triangulaire ». Ici, de nombreux détails enrichiront notre culture sur la base de films, livres ou biographies relative à la réalité douloureuse d’une exploitation outrancière de l’homme : l’esclavage. L’écriture remarquable, très agréable dans un vocabulaire soutenu resitue le contexte économique et social de l’époque.
Le rĂ©cit retrace toutes les Ă©tapes subies par les sujets vouĂ©s Ă devenir esclaves. Mais l’examen de conscience de Simon, le narrateur attĂ©nue la dĂ©shumanisation ambiante. Son caractère peu affirmĂ© en apparence rĂ©vèle en fait une volontĂ© effrontĂ©e. Son esprit d’aventure procure ainsi l’originalitĂ© d’un « grand voyage » aux Antilles. Le narrateur, candide, mais intelligent partage l’analyse de son expĂ©rience avec le lecteur. L’interprĂ©tation romanesque d’un fait de sociĂ©tĂ© nous Ă©claire sur une Ă©conomie basĂ©e sur un rapport de force humain. On comprend le chemin Ă©pineux de la conscience collective Ă rĂ©viser sa politique nĂ©grière. Dans le mĂŞme temps, le rayonnement de l’Europe s’appuie sur la position ambiguĂ« de l’Église — le personnage du père Chabrier est instructif —.
Aussi, le schĂ©ma du trafic nĂ©grier dĂ©crit aAvec rĂ©alisme s’articule autour de personnages correspondant Ă des strates sociales selon l’espace gĂ©ographie donnĂ©. Sans prĂ´ner l’abolitionnisme, cette fresque historique dĂ©nonce les pensĂ©es racistes de l’Ă©poque basĂ©e sur l’idĂ©e hypocrite d’une supĂ©rioritĂ© de la race blanche. Ainsi, avec son expĂ©rience qui a Ă©branlĂ© ses convictions, Simon se morfond d’avoir participĂ© Ă une barbarie mondiale. Auparavant, notre hĂ©ros, Français moyen, ignorait l’esclavage pratiquĂ© dans des territoires lointains et comment provenaient des produits alimentaires exotiques. Pour son enjeu Ă©conomique, les politiques ont encouragĂ© ce trafic de Nègres gĂ©rĂ© par quelques affairistes peu scrupuleux. Ce commerce a en plus dĂ©veloppĂ© certaines villes cĂ´tières françaises.
En excluant les Noirs du genre humain, c’Ă©tait des produits dĂ©pourvus d’intelligence, de sentiments, ou de ressentis. Et donc, leur traite Ă©tait très acceptables.
UN GRAND VOYAGEÂ
Nous partons dans un brigantin de l’estuaire de Nantes, pour La GuinĂ©e et ensuite les Antilles. Alors, on voit avec quelle ingĂ©nieuse modification du navire, celui-ci s’adapte aux diffĂ©rentes contraintes des cargaisons. Mais l’espace confinĂ© et turpitudes mĂ©tĂ©orologiques soumettent les hommes Ă une hygiène douteuse marquĂ©e d’une ambiance malodorante.
Difficile Ă supporter pour l’Ă©quipage, c’est pire pour les esclaves et on comprend les risques de rĂ©volte. Les stratagèmes pour rendre la marchandise d’esclaves attrayante sont bien huilĂ©s : ils sont « prĂ©parĂ©s » psychologiquement et physiquement avant de dĂ©barquer.
LE COMMERCE TRIANGULAIRE
Le trafic s’organisĂ© autour d’un troc entre trois continents. Armes et alcools s’Ă©changent contre esclaves, revendus contre du sucre et autres fruits exotiques.
Le marché aux esclaves, comme pour une foire aux bestiaux, il y a évaluation et sélection. Et pour hommes, femmes, et enfants des barèmes de quotas sont établis.
Personnellement malgrĂ© beaucoup de lectures sur le sujet, j’ignorais ou avais oubliĂ© le processus de rĂ©duire des hommes Ă l’esclavage. LĂ encore, la soif de pouvoir et de possession quel que soit le système sociĂ©tal montre sa cruautĂ©. Contre armes et alcools, les chefs des tribus africaines ennemies vendaient leurs captifs aux EuropĂ©ens, et ces futurs esclaves ignoraient la perspective infernale qui leur Ă©tait rĂ©servĂ©e.
L’ÉVOLUTION DES MENTALITÉSÂ
Le scepticisme de Simon Ă©volue au fil des pages. La morale collective dĂ©considère les Noirs, race inconnue car lointaine. La crĂ©dulitĂ© d’une population manipulĂ©e explique ce mĂ©pris et mĂ©fiance pour cette «marchandise».
L’Ă©clairage du Père Chabrier ouvrira la conscience de Simon par le discours subversif oĂą peu Ă peu une nouvelle Ă©vidence pour lui  se transforme en Ă©preuve !
Mes remerciements au site Babelio.com (opération Masse Critique) pour cette offre de service de presse. Je recommande vivement ce roman historique.
Mon coup de cœur du mois !
CITATIONS
p. 97 : Nous avons beaucoup à apprendre des peuples à la peau sombre, me fit encore remarqué le père Chabrier,. mais nous ne voulons rien savoir de ces gens, seulement en faire des esclaves en niant leur capacité à se servir de leur raison et en usant de la ruse ou de la violence pour les soumettre à notre volonté.
Page 134 : […] en ce qui me concerne l’Ă©criture n’est pas une maladie ben, c’est un remède pour soigner les maux de mon âme.
Page 265 : Il n’Ă©tait pas impossible qu’il fĂ»t sincère dans sa prière et qu’il estime que la traite, dans tout son horreur, faisait partie du grand destin voulu par le Tout-Puissant. Il faut toujours se mĂ©fier de ceux qui mĂŞlent sans cesse Dieu aux affaires humaines.
page 278 : Ceux qui ne veulent rien connaĂ®tre d’une vĂ©ritĂ© ont bien le droit de regarder ailleurs, mais alors ils sont complices par le mensonge, coupables d’indiffĂ©rence et de lâchetĂ©.
page 324 : Le rire Ă©tait sa façon de rĂ©pondre Ă l’incohĂ©rence du monde et de sa propre existence. La vie mĂ©rite parfois qu’on se moque d’elle et qu’on oppose Ă ses grimaces les plus sordides d’irrĂ©sistibles du rire.
page 354 : […] C’est justement pour ça que le théâtre existe, pour nous permettre de vivre avec tous les malheurs du monde, toutes les tristesses et en mĂŞme temps toutes les espĂ©rances qui nous traversent. C’est en nous identifiant aux personnages qui devisent sur la scène qu’on trouve la force de vivre et de ne pas sombrer dans le dĂ©sespoir.







Quelle chronique !
Il rejoint tout de suite ma liste d’envies.
Merci 🙂
Merci de votre visite, j’espère que vous l’apprĂ©cierez autant que moi. Bonne lecture et excellente journĂ©e !